Trax vs Tsugi : le grand schisme de la presse électronique

Rappel des faits, pour ceux qui hibernent l’été et non l’hiver : en juin 2007 paraît le numéro 107 du magazine Trax, depuis 10 ans la référence de la presse française concernant les musiques électroniques. Le numéro 108, prévu pour l’été, ne sortira pas. En effet, l’éditeur Cyber Press Publishing, qui avait repris le magazine suite au dépot de bilan d’Ixo, vient lui aussi de faire faillite. C’est ainsi que des magazines tout à fait rentables économiquement, et pertinents musicalement, se retrouvent à la rue. (Insérez ici vos remarques sur les absurdités du monde capitaliste.)

L’après Trax ?

Sur leur blog, les journalistes de Trax nous tiennent au courant de l’évolution de la situation : ils ont proposé de reprendre eux-mêmes leur magazine. Mais face à eux se dresse Pôle Média Urbain, éditeur de Technikart, qui propose également de le racheter… mais sans réembaucher la totalité des salariés du magazine.

Le tribunal de commerce tranche le vendredi 13 juillet : Trax appartient maintenant à Pôle Média Urbain, dont l’offre était financièrement supérieure. Son équipe peut aller s’inscrire aux ASSEDIC. (Insérez ici vos remarques sur l’absurdité des tribunaux.)

Mais l’histoire ne peut pas s’arrêter ainsi. Nous avons besoin de notre magazine tel que nous l’avons toujours connu, et ça tombe bien : l’équipe a d’autres ambitions que le chômage. Moins de six semaines plus tard, ils nous annoncent déjà un nouveau magazine. Ce dernier sortira finalement en octobre et portera le nom de Tsugi, « la suite » en japonais.

Tsugi

Tsugi n’est pas exactement une copie de Trax tel qu’il était avant. Des choses sont apparues (le dessin de Luz, les antinews d’Antijour, une carte blanche à un photographe…), d’autres ont disparu (le blind test, dommage). On y retrouve la grosse majorité des noms qui signaient les articles de Trax avant la fin de l’aventure, et donc l’esprit du mag’, qui s’enrichit de quelques petits plus (notamment un certain humour). En plus, la forme est plus classieuse (mise en page, format…) que les derniers Trax. Bref, même si on a du mal à s’habituer à son nom, Tsugi c’est Trax en mieux. Sur la couv’ de ce premier numéro, figurent Miss Kittin & The Hacker, tout un symbole puisque le « nouveau départ » du sous-titre s’applique aussi bien à eux, revenus d’une longue absence avec un énorme maxi, qu’à ce nouveau magazine…

Zombie Nation

Mais alors qu’on avait laissé Trax dans un tombeau, avec en guise de sépulture la croix portée par Justice sur la couv’ du numéro 107, le voici qui en ressort, tel un Zombie. Alors que paraît le second numéro de Tsugi, avec Daft Punk et Justice en couverture, Trax sort son numéro 108 avec… les mêmes Daft Punk, et Sébastien Tellier. On peut voir ça en se disant qu’ils se sont rabattus sur Sébastien Tellier puisqu’ils avaient déjà Justice sur le numéro précédent, et qu’en plus ils n’allaient pas pousser jusqu’à faire exactement la même couverture que leur concurrent… ou alors on peut se dire qu’ils regardent plus loin que Tsugi, en mettant en avant un album qui sort et s’annonce important. Vu comme ça, Trax marque un point face à son concurrent.

Et alors qu’on se demandait quel pouvait bien être l’intérêt d’un Trax qui subsiste sans ses journalistes, on se rend compte que le rédacteur en chef ainsi qu’une partie des journalistes sont des noms qu’on avait l’habitude de voir dans Trax, et même pour certains des noms qu’on avait vus durant de nombreuses années et dès les premiers numéros, mais qui avaient peu à peu déserté les colonnes du magazines… Pour couronner le tout, le responsable du CD Sampler est un certain Alexandre Jaillon, le fondateur du magazine, qui en fut le rédacteur en chef jusqu’à ce qu’il le quitte, déçu par la direction prise après le rachat par Cyber Press. Tout n’est donc pas si simple. La situation ne se résume pas, comme on aurait pu le croire, à une opposition entre un esprit qui a survécu sous un nouveau nom d’un côté, et un nom sur un magazine vidé de sa substance de l’autre. À la place, nous voici avec deux magazines ayant chacun hérité d’une part de l’histoire de Trax.

Alors, Trax ou Tsugi ?

Sur la forme, Tsugi l’emporte facilement. La mise en page est plus belle que celle de l’ancien Trax, tandis que celle du nouveau Trax fait parfois penser aux Inrocks voire aux magazines gratuits de la Fnac, notamment dans les chroniques. De plus, Trax semble fait au rabais : découpage et collage de la couverture de travers (ce qui devrait être sur la tranche est décalé sur la 4ème de couverture, sur mon exemplaire), papier de moins bonne qualité que son concurrent, colle apparente quand on ouvre le magazine, page sur laquelle est collé le CD sampler qui se déchire quand on veut le prendre (colle trop forte ou papier trop fin ?), CD qui frotte dans sa pochette quand on le sort alors que celui de Tsugi sort tout seul… En plus, Tsugi fait 15 pages de plus, et on n’y trouve pas les fautes d’orthographe et de ponctuation qu’on trouve dans Trax.

Sur le fond, l’édito de Trax manque de sincérité puisqu’il dit « nous revoilà » sans un seul mot sur la majorité de l’équipe qui n’est plus là. Bien sûr, on ne va pas attendre du rédacteur en chef d’un magazine qu’il parle de son conccurent direct, mais ne rien dire du tout est un peu une façon de prendre les lecteurs pour des idiots qui ne se rendront compte de rien… De ce côté là, Tsugi est plus sincère et commence en expliquant réellement ce qui s’est passé. Quant au contenu, on trouve du bon dans les deux magazines, et des sujets communs. Pourtant ils sont vraiment différents. Trax semble se rencentrer sur la musique, et sur les musiques électroniques en particulier, et il est même peut-être plus proche de son esprit originel que de celui des derniers Trax et de Tsugi. Ce n’est peut-être pas un hasard si des gens qui avaient déserté le magazine jadis écrivent maintenant à nouveau dedans. De son côté, Tsugi continue à s’intéresser à tout et il faut avouer que si ça peut être intéressant ou amusant (les excellents articles sur l’écologie ou le retour de soirée arrosée en Vélib’), ça sent également parfois le remplissage (article sur la Tecktonik…).

Conclusion

Trax n’est pas mort, Tsugi vient de naître, pourtant Tsugi paraît plus mûr et abouti que Trax qui semble un peu brouillon. Trax recentre sur l’essentiel au détriment d’une certaine ouverture qui avait façonné l’esprit du magazine jusqu’à ces derniers mois. Tsugi accentue au contraire cet esprit avec une forme soignée et cette fameuse ouverture. Il y a fort à parier que ceux qui écrivaient dans le courrier des lecteurs pour dire que le magazine s’éloignait de l’essentiel se tourneront vers Trax, tandis que ceux qui disaient, au contraire, qu’il fallait continuer dans cette voie, se tourneront vers Tsugi.

Mais les deux magazines sont bons, et pour l’instant je ne pense pas cesser d’en lire un. Certains ont déjà prédit qu’il n’en resterait bientôt qu’un. Si ça devait être le cas, je préfèrerais que ça soit Tsugi pour sa qualité qui le rend plus agréable à lire, et parce que c’est quand meme celui qui s’inscrit le plus dans la continuité de l’aventure, en ayant gardé le plus grand nombre de journalistes de Trax dans son équipe, et en faisant perdurer l’esprit des derniers Trax.

P.-S.

Lecteur de Trax depuis le numéro 32 (ainsi que d’anciens numéros que j’ai retrouvés après), j’ai voulu écrire cet article pour tenter de donner une opinion plus objective que ce que j’ai pu lire ailleurs. En effet, je me demande comment des gens ont pu écrire que Trax continuait dans la même ligne éditoriale tandis que Tsugi sentait le manque d’expérience… Il ne faudrait pas oublier que, même si Trax a recruté de bonnes plumes dont une (faible) partie de ses anciens journalistes, la grosse majorité de son ancienne équipe est bel et bien dans Tsugi, enrichie de seulement quelques nouveaux noms dont certains sont loin d’être des débutants.
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